Les Jours Interdits
Une histoire complète en quatre chapitres. Ce récit est une fiction autonome au format court, avec une fin.
I — Le retour
À trente-deux ans, Adèle avait appris à quitter les lieux avant qu'ils ne deviennent des souvenirs. C'était du moins ce qu'elle racontait à ses amis. La vérité était moins élégante : elle partait lorsqu'une relation lui demandait d'être honnête.
Le soir où elle revint à Bordeaux, la pluie frappait les vitres de la gare. Elle avait quitté la ville sept ans plus tôt, après une séparation brutale, et ne comptait y rester que quinze jours. Sa mère venait de subir une opération et avait besoin d'aide.
Dans le hall, un homme attendait près du panneau des arrivées. Adèle le reconnut avant même qu'il tourne la tête.
Samuel.
Il avait trente-quatre ans désormais, des cheveux un peu plus courts et cette façon de se tenir immobile au milieu de la foule. Ils avaient vécu ensemble pendant trois ans. Elle l'avait aimé avec une intensité qui l'avait effrayée.
— Ta mère m'a demandé de venir, dit-il.
Adèle posa sa valise.
— Elle ne t'a pas dit que j'avais un téléphone ?
— Elle a dit que tu refuserais que je vienne si elle te prévenait.
Cette réponse lui arracha un sourire malgré elle.
La route jusqu'à l'appartement fut presque silencieuse. Samuel conduisait prudemment. Elle regardait les façades, le reflet des feux de signalisation sur l'asphalte, les commerces qui avaient changé de nom.
— Tu habites toujours ici ?
— Oui.
— Tu travailles toujours à l'hôpital ?
— Oui.
— Tu réponds toujours en un seul mot ?
— Quand les questions permettent de le faire.
Cette fois, elle rit franchement.
Sa mère dormait lorsque Samuel la déposa. Il l'aida à monter ses sacs, vérifia que les courses étaient rangées et s'apprêta à partir.
— Samuel.
Il se retourna.
Elle voulait lui demander s'il lui en voulait encore. Elle voulait aussi lui demander s'il était heureux. Aucune des deux questions ne lui paraissait juste devant une porte entrouverte.
— Merci d'être venu.
— Prends soin d'elle.
La porte se referma.
Adèle resta longtemps dans le couloir, une main sur la poignée. Elle s'aperçut que certains sentiments n'attendaient pas une invitation pour revenir.
II — Les limites
Les premiers jours, Adèle ne vit Samuel qu'à travers de courts messages destinés à sa mère. Il demandait si la fièvre avait baissé, si les rendez-vous étaient confirmés, si les médicaments avaient été livrés. Il n'évoquait jamais leur passé.
Un vendredi soir, sa mère lui demanda de récupérer un dossier à l'hôpital. Samuel termina son service au même moment. Ils descendirent ensemble un escalier désert, le bruit de leurs pas ponctuant une conversation maladroite.
— Tu vois quelqu'un ? demanda finalement Adèle.
Il s'arrêta sur le palier.
— Non. Et toi ?
— Non.
Il hocha la tête, sans y lire davantage qu'une information.
— Je ne t'ai pas demandé ça pour...
— Je sais.
Elle comprit qu'il connaissait encore trop bien ses hésitations.
Ils allèrent boire un café dans un établissement ouvert tard. La conversation dériva vers leurs métiers, les voyages, les amis perdus de vue. Puis Adèle parla de la soirée de leur rupture, celle dont elle avait soigneusement supprimé les détails en racontant leur histoire.
— J'ai dit que je ne voulais pas vivre avec toi alors que je venais de signer un contrat à Paris.
— Tu as dit que tu ne m'avais jamais vraiment aimé.
Elle baissa les yeux.
— C'était faux.
— Je m'en suis douté plus tard. Ça ne l'a pas rendu moins douloureux.
Il n'était pas en colère. Son calme était même plus difficile à supporter qu'un reproche.
— J'avais peur de dépendre de toi, dit-elle.
— Tu avais le droit d'avoir peur. Pas de me laisser croire que tout était inventé.
Adèle ne tenta pas de se défendre. Il lui fallut plusieurs minutes pour trouver des mots qui ne ressemblaient pas à une excuse fabriquée.
— Je suis désolée. Je t'ai blessé pour éviter de me montrer vulnérable.
Samuel la regarda enfin.
— Merci de le dire.
Lorsqu'ils quittèrent le café, la ville était presque vide. Devant sa voiture, il s'approcha d'elle. Elle sentit sa main effleurer la sienne, puis s'arrêter.
— Je ne veux pas que nous recommencions quelque chose simplement parce que tu es de retour, dit-il.
— Moi non plus.
Ils se tinrent quelques secondes très proches, assez pour percevoir leur attirance, pas assez pour la transformer en décision.
Adèle rentra seule. Cette limite, posée sans colère, lui sembla pour la première fois une forme de respect.
III — Une nuit sans promesse
La convalescence de sa mère avançait. Adèle aurait bientôt pu repartir à Paris. Elle avait pourtant commencé à redécouvrir Bordeaux avec un plaisir qu'elle ne s'expliquait pas : les quais au soleil, les librairies ouvertes le dimanche, les places où elle croisait des visages qu'elle avait connus.
Samuel l'invita à dîner un samedi. Il précisa qu'il ne s'agissait pas de réécrire leur passé, seulement de passer une soirée ensemble.
Ils cuisinèrent dans son appartement, comme autrefois, mais sans retrouver les vieux automatismes. Samuel demanda ce qu'elle aimait aujourd'hui. Adèle découvrit qu'elle ne connaissait presque rien de l'homme qu'il était devenu.
Ils parlèrent longtemps. Il lui raconta les gardes de nuit, les erreurs qui lui avaient appris l'humilité, son père malade. Elle parla de son travail à Paris, des relations qui s'étaient arrêtées à la première difficulté et de la solitude qu'elle avait fini par appeler indépendance.
Un disque tournait doucement. Au milieu d'une chanson, Samuel lui proposa de danser. Adèle accepta. Ils bougèrent sans rythme précis entre la table et la fenêtre.
— Tu es sûre ? demanda-t-il quand elle leva le visage vers lui.
— Oui.
Ils s'embrassèrent. Ce n'était pas une promesse de vie commune ni la réparation magique de sept années. C'était un choix partagé, fait par deux adultes capables de dire oui, mais aussi de s'arrêter.
Plus tard, ils passèrent la nuit ensemble, à l'abri du tumulte de leurs interrogations. Au matin, la lumière révélait l'appartement sans le rendre différent. Les verres étaient encore sur la table. Une casserole attendait dans l'évier.
Adèle se réveilla avant lui. Elle sentit monter l'envie familière de partir discrètement, de laisser une note et de se protéger d'une conversation difficile.
Elle n'en fit rien.
Elle prépara du café et attendit qu'il se lève.
— Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda Samuel.
Adèle posa sa tasse.
— On ne fait pas semblant que tout est réglé. Je vis à Paris. Tu vis ici. Et nous ne nous connaissons plus comme avant.
Il sourit légèrement.
— Ça ressemble à un début de réponse honnête.
— C'est peut-être notre seule chance.
Ils passèrent encore une heure à parler de ce qu'ils souhaitaient et de ce qu'ils ne promettaient pas. Rien ne fut résolu en une matinée. Mais aucune question ne resta volontairement cachée.
IV — Le choix
Le dernier jour de son séjour, Adèle accompagna sa mère à un contrôle médical. Les résultats étaient rassurants. Sur le chemin du retour, sa mère s'arrêta devant une fleuriste et choisit des tulipes jaunes.
— Tu vas repartir ? demanda-t-elle.
— Oui. J'ai un travail qui m'attend.
— Je ne parlais pas de Paris.
Adèle comprit. Elle n'avait pas besoin de répondre immédiatement.
Le soir, elle retrouva Samuel sur les quais. Les bateaux avançaient lentement sur la Garonne, leurs feux traçant de longues lignes sur l'eau. Il avait les mains dans les poches. Elle avait pris soin de ne pas préparer de grand discours.
— Je repars demain, dit-elle.
— Je sais.
— Je ne vais pas te demander de m'attendre.
— Je ne te le proposerais pas.
Elle respira profondément.
— Mais j'aimerais essayer quelque chose avec toi. Pas reprendre notre histoire où elle s'est arrêtée. En commencer une autre. À notre âge, avec nos vies et nos défauts actuels.
Samuel mit du temps à répondre.
— J'en ai envie aussi. Mais il faudra faire mieux que de belles paroles.
— Je le sais.
Ils évoquèrent des choses pratiques : les trajets, les appels, les semaines où aucun des deux ne pourrait se libérer, les désaccords qu'il faudrait aborder avant qu'ils deviennent des silences. Ils décidèrent de se revoir un mois plus tard, puis de décider ensemble de la suite.
Il n'y eut ni demande grandiose, ni certitude irréaliste. Seulement deux personnes qui choisissaient de ne pas fuir une relation avant de l'avoir vécue.
À la gare, le lendemain, Samuel porta sa valise jusqu'au quai. Quand le train fut annoncé, Adèle l'embrassa et monta à bord.
À travers la vitre, elle le vit rester sur le quai. Elle ressentit la tristesse légère des départs, mais pas cette panique qui lui dictait autrefois de couper les liens.
Son téléphone vibra.
« Arrive bien. Appelle-moi quand tu seras chez toi. »
Elle répondit : « Je le ferai. »
Puis elle ajouta, après quelques secondes : « Et je reviendrai. »
Pour la première fois depuis des années, cette phrase n'était ni une consolation ni une manière de retarder un adieu.
C'était un engagement à sa mesure, fragile et réel.
Le train quitta la gare. Adèle regarda la ville s'éloigner et sourit. Elle n'avait plus besoin de disparaître pour se sentir libre.